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Kim Myhr & Jenny Hval / Trondheim Jazz Orchestra – In The End His Voice Will Be The Sound Of Paper


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%IF3<> SCORE: 3 HUZZAH!* %


Aux confins de la musique classique contemporaine et des pratiques improvisées issues du free jazz existe un espace arpenté depuis plusieurs décennies par de nombreux artistes sonores, sous des formes diverses allant de la performance à l'enregistrement studio, en passant par tous les modes possibles de collaborations, installations et commissions ponctuelles – donnant lieu à une conception très circonstancielle de la création musicale contemporaine. Il peut sembler difficile de s'y retrouver, sachant qu'une part minoritaire de cette profusion sonore se retrouve documentée sous la forme d'un album – artefact qui est devenu pour beaucoup d'entre nous le paradigme de notre relation à la musique, sur le modèle du circuit habituel de production dans ce que l'on nomme peut être abusivement (tant ce terme recouvre des réalités diverses et opposées) les musiques populaires.


Cette zone grise du monde musical contemporain, qui s'apprécie plutôt en situation et dans des espaces et lieux définis (à l'instar des représentations de théâtre et de danse), n'en prend que davantage de sens et de valeur lorsqu'elle en vient – comme c'est le cas pour In the end his voice will be the sound of paper (très beau titre, issu d'une conversation entre Kim Myhr et Jenny Hval à propos de Bob Dylan) – à s'incarner dans un album. Si la chanteuse s'est faite un nom grâce à une carrière déjà extrêmement riche dans le champ de la pop expérimentale, à laquelle nous donnent accès ses deux disques chez Rune Grammofon et son magnifique Apocalypse, Girl, sorti l'année dernière sur le label new-yorkais Sacred Bones Records, elle n'en est pas à sa première collaboration hors de son registre habituel, ayant par exemple travaillé ces dernières années avec les chanteuses Susanna Wallumrød (un grand disque en commun en 2014, Meshes of Voice), Håvard Volden et Jessica Sligter sur divers projets, ainsi qu'avec les artistes visuelles Zia Anger et Annie Bielski pour un ensemble de performances fantasques autour de la musique de son dernier album. Sa rencontre avec l'univers du compositeur et guitariste Kim Myhr, infusé de Morton Feldman et d'atonalité, la présente parfaitement à l'aise dans un environnement sonore complètement acoustique et bien servi en cela par la performance de onze membres du Trondheim Jazz Orchestra, ensemble à géométrie variable dont le travail, reconnu au niveau international depuis une dizaine d'années, s'insère tout naturellement dans ce travail exploratoire des espaces inter-(ou infra-)génériques mis en place ici.

 



D'espace justement, et de passage, de transmission, de contact, de lien, de ce qui se joue dans la distance entre les êtres et les choses, il est question dans cet album – jusque dans les textes, remarquables comme toujours, de Jenny Hval, aussi à l'aise dans le minimalisme démembré que dans l'épopée narrativisée, ce qui en a fait une des parolières les plus intéressantes actuellement à mon avis (en plus d'être une écrivaine expérimentale de premier ordre, comme le prouve le dispositif hybride de son livre Inn i ansiktet, rédigé parallèlement au travail sur son album Innocence is kinky, publié en 2013). On retrouve cela à l’œuvre dès la belle photo de Tebbe Schöningh au seuil de l'album, représentant une antenne de télé-communications isolée à la lisière d'une forêt poursuivant son emprise loin derrière sur un versant montagneux. Pleine d'échos, de fantômes, de résurgences, de phénomènes visuels et auditifs, la musique se déroule comme en ombre portée de drames dont elle ne porte que la trace, mais aux frottements desquels il suffit d'être attentif pour en percevoir l'intensité.

 

Au premier abord il peut sembler difficile d'appréhender les linéaments de cette longue pièce découpée en huit pistes d'atmosphère relativement similaire, le paysage sonore dessiné par la 12 cordes de Kim Myhr (bien connu depuis son solo All your limbs singing de 2014) et les musiciens autour de lui travaillant au contraire sur la répétition et offrant peu de ruptures au sein leur flux continu. Au fil des écoutes, les micro-variations se laissent néanmoins saisir et l'espace s'ouvre dans la densité de la composition, dont l’économie de moyen cache une grande complexité du matériau sonore qui en fait une véritable expérience gratifiante d'écoute dans l'inframince.


Les déplacements de masses sonores et les décalages progressifs offrent ainsi une large gamme de textures, dynamiques et fréquences (au sein desquelles Christian Wallumrød, aux piano et harmonium occupe une place fascinante à suivre). Véritable focalisation dans l'épaisseur d'un mouvement, le déroulé de l'écriture, hautement chorégraphique, procède par plans fixes, cadrages, mises au net et décrochages au sein de la matière sonore sur laquelle danse et module la voix funambulesque et solitaire de Jenny Hval. Son apport tient autant à la qualité du grain de sa voix, d'une clarté cristalline et d'une remarquable élasticité, qu'à l'aspect totalement imprévisible, délié et tortueux de ses lignes vocales. On n'est pas très loin de ce qu'avait pu être l'album éponyme de Mark Hollis en son temps (1998), l'abstraction et l'intimité portées encore plus loin, comme le donne à entendre la magnifique "Mass", où la collision entre les registres instrumentaux mime le passage de canaux d'un poste radio tandis que le texte évoque des frontières physiques incertaines entre ombre et lumière.


 


 

La rencontre entre les différents univers représentés ici donne lieu à une synthèse qui confine à la perfection, tant les 45 minutes du disque se déroulent sans la moindre baisse d'intensité. Détournée de son contexte de performance, la pièce sonore ainsi enregistrée nécessite sans doute un certain état de corps, à la fois extrêmement concentré et ouvert, pour être appréciée dans le silence de l'écoute solitaire. Quelque chose est nécessairement perdu dans la translation, mais il n'est pas sûr que rien ne soit gagné en retour. Car c'est dans l'écoute répétée, reprise et enrichie au fil des occurrences, que peut réellement être retrouvé quelque chose de la profonde humanité derrière le mélange de temps, d'irradiation et de matière dont le titre In the end his voice will be the sound of paper est déjà porteur. S'il peut parfois paraître difficile de garder le rythme et de faire la part de la qualité réelle au sein d'un espace musical fondé sur les idées d'horizontalité et de collaborations tous azimuts, cet album est une véritable réussite qui devrait désormais occuper une place privilégiée pour tous ceux intéressés par de telles confluences sonores et artistiques.

 

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2 Huzzah! - The reviewer recommends it - and is delighted it is part of his/her collection
3 Huzzah! - The reviewer strongly recommends it - and it has already entered heavy rotation on his/her personal playlists.

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