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"J’essaie d’être en évolution artistique permanente", une interview avec Emel Mathlouthi


posted by Emmanuel on 27.12.17 17:14 in General Print  



 

 Photo : Alex & Iggy

 


 

 

Sorti le 24 février dernier, le second album d’Emel Mathlouthi, Ensen, est pour nous l'un des disques les plus importants de cette année 2017. Alors qu’une nouvelle année se profile et de nouveau projets pour l'artiste tunisienne aujourd'hui basée à New York, retour sur la genèse de l’album au cours d'une interview effectuée par email l'été dernier.


 

Lors de ma chronique de Ensen, j'avais été un peu expéditif en disant que dans ton précédent album, Kelmti Horra, la synthèse entre instruments traditionnels et manipulations électroniques, qui fait la force d'Ensen, était encore trop sage. En le réécoutant attentivement depuis, je me suis rendu compte que, sur certaines chansons du moins, elle était déjà bien présente, mais manquait d'espace entre ses différents éléments pour atteindre le tranchant et la profondeur de son qui caractérisent ton second album. Comment décrirais-tu l'évolution d'un album à l'autre en termes d'ambition artistique et de processus créatif ?


Sur le premier album, il y avait une force révolutionnaire incontestable, qui à mon avis a fait de l’ombre à la production, déjà bien riche. Dans le second, j’ai préféré laisser la musique parler d’elle-même.

 

Ce sont des périodes différentes, des voyages différents, où on murit d’une étape à une autre, doucement, sûrement. J’aime cette évolution-là, celle qu’on ne voit pas, qu’on n’identifie pas, mais qui le jour où on commence à explorer en studio, éclot d’une manière totalement spontanée et inattendue. C’est cela que j’aime dans la musique, l’évolution permanente du son, de la parole, de la musicalité, de l’idée, autrement c’est le superficiel et la platitude.

Quand on écoute Ensen on ne peut que réaliser que c’est la même personne qui a fait Kelmti Horra, le côté planant et un peu psychédélique, le côté post rock sont toujours là, mais j’aime aller dans la profondeur, ma mélancolie intérieure ne me fait pas peur. J’ai ressorti tout cela de manière plus intense et plus réfléchie sur Ensen.

 

Il y avait certainement un contexte différent dans Kelmti Horra, il y avait l’effervescence l’utopie, l’urgence, l’innocence, la volonté déterminée de changer les choses mais avec beaucoup de poésie et de musicalité, ce n’est pas un album politique, c’est un album fortement révolutionnaire mais c’est de l’art avant tout.

 

 

Kelmti Horra a été décrit – avec raison – comme l’album de la révolution de jasmin. Non seulement en raison de la magnifique chanson-titre, reprise comme un symbole de cette génération qui s’est soulevée contre la dictature, mais aussi de l’ambiance générale de l’album, des textes, des enregistrements radiophoniques qui ponctuaient certaines des chansons. Ensen pour sa part semble moins s’attaquer à l’Histoire qu’à la solitude de l’individu. On n’y parle plus de tyran – et pourtant rien n’a changé. Les mécanismes de pouvoir sont partout et on ne s’en libère pas aussi spectaculairement. Ta musique est, je trouve, extrêmement puissante et transformative. Les entrelacements rythmiques parlent autant au corps que les textes s’adressent à l’humanité que nous portons en nous. La révolution doit-elle se faire désormais à l’intérieur ?

 

À vrai dire, il était devenu fatigant à la fin d’être systématiquement associée à un mouvement qui aujourd’hui a plus de 6 ans, non pas que je regrette d’avoir eu (et d’avoir toujours) une conscience, mais parfois au lieu d’explorer l’ambition universelle d’un projet les médias l’appauvrissent, n’y voyant que ce qui les intéresse, sans le prendre comme un tout.

 

En plus, vu que je chante en arabe et que je viens de Tunisie, je n’ai pas le droit de prétendre à plus de reconnaissance que cela. Il y a tellement de révolutions dont nous aurions encore besoin, dans n’importe quelle direction où l’on regarde, pour le moment j’en ai priorisé une, ma révolution artistique, celle où je brise toutes les attentes, toutes les limites qu’on me met, qu’on se met ; aller au-delà des genres et des formats, être dans la création pure car c’est là notre seule chance de s’élever d’un abrutissement culturel rampant à toute allure ! 

 

 

Dans une interview récente, tu as dit que les textes de l'album sont très différents de la poésie arabe traditionnelle. Pourrais-tu expliquer en quoi tu as eu besoin de trouver une autre langue dans ta langue, et en quoi garder l'arabe était néanmoins nécessaire ?

 

Aujourd’hui, l’arabe ne m’est peut-être plus aussi nécessaire qu’avant, j’ai exorcisé beaucoup de démons et je suis prête à explorer différentes directions. Simplement, au-delà de la réflexion théorique, le chant arabe m’a apporté beaucoup de profondeur et d’authenticité dans ma musique et ma façon de créer des sons, ce qui me permet de me frayer un chemin sans doute plus difficile, mais nettement plus intéressant et original. Il est très important pour moi aujourd’hui de protéger l’âme de mon art en essayant d’adapter ma façon d’écrire à la direction que prend ma musique, et naturellement je me dirige vers une poésie plus abstraite quelque part conceptuelle, ou le format importe moins que la liberté des mots et la vérité du propos.

 

Je sens que l’arabe devrait être toujours là, mais sans mettre de barrières à d’autres expériences comme l’anglais, une langue dans laquelle je lis et m’exprime de plus en plus et qui est la langue de mes premiers amours.

 

 

L'un des éléments qui m'impressionnent dans ta musique, c'est la souplesse incroyable, non seulement de la voix, mais des structures des chansons, imprévisibles et bouleversantes dans leurs méandres mêmes, qui semblent mimer l'avancée des textes. La montée en spirale à la fin de « Shkun Ena » est pour moi l'un des moments les plus beaux et poignants d'un disque qui pourtant n'en manque pas. Il est fascinant de se laisser guider par la richesse de ces différentes strates qui s’entremêlent sans cesse, faisant imploser la musique dans des directions à chaque fois nouvelles. Peux-tu expliquer comment se sont construites les chansons, quelle a été la part de (post)-production et dans quelle mesure celle-ci a affecté les enregistrements originaux ?

 

Il y a des chansons dont la production était assez méthodologique, mais toutes ont nécessité énormément de réflexion pour savoir quelle direction prendre. On savait qu’on voulait exploiter beaucoup de percussions, que nous avons enregistrées dans l’idée de créer ensuite des beats jamais entendus auparavant, mais entre cela et le résultat final il y a eu 6 tentatives échouées de collaborations, 4 co-producteurs, 7 villes, 7 résidences, et presque 3 ans de recherches, c’est dire que les versions ont connu beaucoup de changements !

 

Je marche beaucoup à l’improvisation, l’instinct, l’impulsion, il est donc très difficile pour moi d’expliquer après-coup comment tout a évolué, tout est dans l’instant et c’est ce qui fait l’intensité de chaque son, chaque arrangement. Je sais juste que je ne me suis pas compromise, je me suis fait confiance peu à peu et j’ai laissé le champ libre à toutes les erreurs, à tous les essais. Des chansons comme « Shkun Ena » ou « Khayef » ont évolué difficilement, lentement mais sûrement, « Shkun Ena » est de loin mon titre favori, celui dont je suis le plus fière en ce qui concerne la production.

 

 

Tu as co-produit cet album avec quelques grands noms de la musique électronique mondiale. Qu'ont-ils apporté concrètement à ta musique ? Avais-tu une idée précise de ce que tu voulais ou souhaitais-tu au contraire entendre ce que d'autres pourraient apporter de plus à ta vision ? 

 

Je donne toujours carte blanche au départ, aux personnes avec qui je travaille, pour leur laisser la liberté de créer pour permettre à toutes les idées de naître, quitta les éliminer par la suite si cela ne marche pas. C’est très important pour moi de voir les gens choisir leur vocabulaire sonore propre à eux et d’ainsi découvrir des bifurcations de route que jamais je n’aurai songé prendre.

 

Travailler avec Valgeir Sigurðsson a été tout d’un coup l’idée qui sera la lumière au bout d’un long tunnel de solitude.

 

Au final la collaboration n’était pas aussi idyllique que sur le papier mais il a certainement rajouté une touche inclassable et totalement identifiable, j’aurais simplement souhaité qu’il aille au-delà, mais c’est ce que nous nous sommes mis comme mission avec Amine Metani mon principal collaborateur et moi.

 

 

Quelles sont les influences qui t'ont guidée, pour la composition comme pour le choix des textures ? Quels sont les artistes autour de toi qui te font avancer, qui t’ouvrent de nouvelles portes créatives ?

 

En travaillant sur Ensen, je me suis vraiment beaucoup inspiré de Samaris, Lorn, Sohn, Ben Frost, Eskmo, j’ai essayé de faire le tour de tout ce qui était intéressant et stimulant en production électronique du moment, afin d’être confortablement armée pour créer mon propre univers. La musique est la meilleure inspiration pour moi, pour écrire, composer et stimuler tous mes sens, ce qui est primordial pour moi pour me sentir vivante et pouvoir procréer du son à mon tour.

 

Il est de moins en moins évident de trouver refuge ou de trouver des sons inspirants, je vis une crise quelque part, très frustrée de voir le monde se transformer en éponge à pollution sonore et spirituelle hélas…

 

 

Ensen sonne à la fois comme la parfaite réussite de ce qui était déjà en germe dans ton album précédent, et comme un chef-d’œuvre à part entière. Je me demande honnêtement comment tu peux continuer dans cette voie sans te répéter. L'enregistrement de l'album était déjà terminé il y a un an si je ne me trompe pas, et j'imagine que tu as déjà commencé à réfléchir à la suite. Où penses-tu aller ensuite ? L’évolution encore plus électronique des chansons dans tes concerts récents indique-t-elle une possible intensification de ton travail de recherche sonore ?

 

J’essaie de me laisser aller et d’être en évolution artistique permanente, ce qui est de plus en plus dur, vu l’appauvrissement intellectuel qui régit cette ère que nous vivons – et je ne suis pas du tout mieux que les autres : addiction au téléphone, aux réseaux sociaux, addiction aux images, plus le temps d’écouter, d’observer, de lire, d’imaginer, par paresse intellectuelle tout simplement.

 

Ceci dit j’ai passé un mois en résidence dans la campagne au nord de New York durant l’été 2016, seule avec mes instruments, mon ordinateur et mes cahiers, cela m’a rassurée. Les 6/7 titres que j’y ai travaillés sont dans une belle continuité d’Ensen mais plus en longueur, plus spirituels, encore plus introspectifs, un peu existentiels…

J’ai envie de me consacrer davantage à ma voix, mon principal instrument, à mon chant, l’essentiel de moi-même et de ma passion… d’être moins sous l’emprise d’une structure ou du format chanson, aller dans un état d’esprit plus planant. Je n’ai pas très envie de repartir sur un projet où j’enregistre des instruments, des parties ou des percussions. Cette fois-ci, j’ai envie de créer et de découvrir de nouveaux sons à partir de la voix et des différentes fréquences que je peux explorer autour de moi, pourquoi pas créer mes propres claviers…

 


 Emel est en tournée en France et en Italie à partir du 27 janvier.

 

 

 





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