Archives, mots-clés : motorpsycho

Vol de Nuit - Gueule Maudite


posted by Emmanuel on 28.06.16 15:48 in Chroniques de disques Print  

SCORE: 3 HUZZAH!*


Deux ans après Les Trains sont Fantômes, ce soir, qui faisait déjà preuve d'une maturité impressionnante eu égard à l'âge de ses membres, le second album du duo parisien Vol de Nuit (formé par les frères Alex et Victor Page et nommé d'après les mots de Gainsbourg et Bashung sur Play Blessures plutôt que le récit de Saint-Exupéry) parvient à transcender les racines prog infusées de métal de leur début pour survoler des terres nouvelles dont on perçoit avec exaltation quelles richesses d'exploration et d'expansion elles recèlent.

Gueule Maudite est un album dense, qui plafonne à 39 minutes et progresse par ruptures de ton gardant l'attention en alerte tout en préservant une certaine cohérence d'ambiance. C'est un album empreint d'une certaine violence, qui monte en puissance à la manière d'une déflagration contenue, comme ces visages distendus presque jusqu'à en être méconnaissables qui jalonnent le livret et sur lesquels viennent s'afficher des textes à la beauté énigmatique. Cette tension entre un souci de clarté et une dilution dans la matérialité du support se retrouve dans toutes les strates de ce disque, qui parvient à maintenir un point d'équilibre précaire entre forme et informe, avancée et inertie, entre monumentalité et minimalisme, décharge et retenue, minéral et animal.

Les premières pistes sont sans doute celles sur lesquelles l'influence du rock progressif reste la plus présente, non tant au niveau de la construction que, à la manière de ce qu'a pu faire Motorpsycho ces dernières années, dans le jeu des guitares et l'amplitude cosmique de la masse sonore, qui parvient à éviter les afféteries propres au genre grâce à son aspect resserré et tendu. Le premier morceau, qui ouvre magistralement l'album sur des couches de guitare mouvantes évoquant un mélange de sirènes en Doppler dans le lointain, donne le ton de l'ensemble. Cet instrumental de 7 minutes, intitulé « le grand massacre », est subtilement construit autour de quelques accords et riffs à la guitare qui avancent par déplacements successifs, comme par poussée interne, sur des mesures irrégulières, mais n'occupent qu'une partie du décor, mélangés à des boucles, des sons de claviers découpés et divers objets qui vont et viennent porteurs de leur propre altérabilité à l'arrière-plan. Chaque note est à sa place, le mix intelligemment spatialisé permettant d'aérer le volume occupé par la musique pour aller en explorer successivement les recoins, avec un usage du silence qui vient donner un espace de résonance à l'énervement déjà indiqué dans le titre.

La chanson qui suit, « minuit pile », est celle sur laquelle se font le plus sentir les ambitions orchestrales du duo. Le cœur reste pris en charge par les instruments conventionnels, avec la basse du collaborateur Benoît Peille se distinguant particulièrement dans son dialogue avec la guitare et le remarquable jeu de batterie d'Alex Page, à la fois nerveux et délié, mais la complexité de la composition est enrichie par un ensemble de motifs dont on perçoit les possibles développements futurs. La minutie de l'arrangement des chœurs à huit voix, qui parviennent à maintenir un flottement autour de la ligne mélodique, l'intégration de nappes et boucles discrètes anticipent sur la suite du disque, où le travail de textures, sans jamais prendre complètement le dessus, se fait plus présent – et on se dit qu'ici un chevauchement de vraies cordes remplacerait avantageusement les synthés en rentrant plus loin encore dans la sculpture vibratile du son. Le solo qui conclut a un côté passage obligé, la guitare venant chanter et décrocher des coins et des intervalles à des endroits où la voix ne peut aller, mais son emportement complémente bien la narration de la chanson, venant ré-enchanter l'espace après les derniers mots chantés presque a cappella par Victor Page et issus d'un poème de Raymond Queneau : « les songes sont finis / on remonte l'eau du puits ».

Plus concis, le morceau suivant, « l'instant tardif », ne comporte en tout et pour tout que dix mots, qui ne peuvent manquer d'avoir des échos avec la situation actuelle de la société française en prise avec ses propres démons. La noirceur est totale, le dosage subtil entre programmations et vraies batteries, boucles synthétiques et accords non-conventionnels à la guitare, avant qu'un nouveau solo, inverse du précédent, ne vienne conclure l'ensemble dans une catharsis victorieuse qui trouve ici toute sa place.
 
 

 

 

L'enchaînement qui suit est phénoménal. « au bout d'un fil », le plus long morceau du disque, en est aussi sans conteste le morceau de bravoure, avec ses divers effets vocaux qui se résorbent en un refrain parfaitement dosé pour être repris à tue-tête, et sa construction alternant des parties très variées et d'une intensité exceptionnelle. La chanson délivre au passage le moment sans doute le plus excitant de tout l'album, sorte d'interlude dubstep en prolongement du deuxième refrain, avant de déboucher sur une courte plage d'ambient au cours de laquelle le travail des couches sonores remonte graduellement, avec l'aide d'un piano et des chœurs qui font leur réapparition, jusqu'à un final à la limite de la transe, où l'entremêlement frénétique de lignes de guitare construit un joyeux chaos avant de couper court au bord du précipice. Extraordinaire.

 

 

S'il y a un précurseur à chercher pour ce qui est du texte, c'est du côté du Bashung de L'Imprudence qu'il faut aller, influence récurrente sur l'ensemble du disque, avec ces jeux de mots poignants, non dénués de préciosité, imbriqués pour contenir des traces de récit. C'est encore plus flagrant sur le morceau suivant, « grise mine », qui allie la meilleure performance vocale au meilleur texte de l'album. Contrairement à « minuit pile » sur laquelle se percevait une certaine rigidité dans la façon de chanter justement les mots, il y a ici une vraie fluidité au niveau des inflexions de voix de Victor Page, venant servir à merveille un texte réflexif sur la pratique de l'écriture même. Il y a sur ce titre une chaleur plus assumée qu'ailleurs, dans le choix d'enchaînements harmoniques presque beatlesiens sur certains passages, mais il se passe toujours autant de choses à l'arrière plan, micro-événements sonores qui vont et viennent et se laissent distinguer progressivement au fil des écoutes, à mesure que l'attention se déplace d'une strate à l'autre. L'usage du silence dessine plusieurs trajets possibles dans la matière sonore, les parties se fondent sans heurts les unes dans les autres, souci de construction et souci de modelage du son atteignent ici leur point de jonction le plus élevé, le mélange d'acoustique et d'électronique brouillant les frontières entre les timbres pour créer une synthèse organique et une parfaite symbiose de l'homme et la machine.

 

La juxtaposition de plages hargneuses et d'autres plus méditatives rappelle le travail du quartet d'Eivind Aarset ces dernières années, qui a débouché sur l'album I.E. l'année dernière, et à ce titre, « la machine en vrille » (justement), est le morceau sur lequel on pense le plus au lyrisme noir et gothique d'Aarset, pour qui le travail de la matière sonore n'exclut jamais une dimension puissamment expressive. Des arpèges délicats côtoient des guitares rugissantes, des drones ténus croisent le fer avec de bondissantes basses synthétiques, tandis que la voix se démultiplie en chambre d'échos et que d'autres échos, de musique industrielle et même de boîte à musique, résonnent dans l'espace pour le faire respirer.


Le voyage se boucle sur « l'azalée », sans doute la composition qui lorgne le plus du côté du songwriting, mais qui apparait comme la parfaite synthèse des divers aspects du disque tout en lui donnant une tonalité conclusive un peu plus ouverte. Elle vient renouer avec le lyrisme léché de « minuit pile », avant de basculer dans une noire tension atmosphérique - comme ce qu'on pourrait attendre d'une chanson de 10cc interprétée par Ulver. Elle s'ouvre sur un énorme son de clavier avec effet trémolo qui court durant presque toute la chanson comme un drone souterrain, sur lequel s'enchaînent les ambiances, auxquelles le temps est laissé de se développer, reliées par des transitions toujours plus inventives. Le travail des percussions est encore une fois très présent - le jeu polymorphe et flexible d'Alex Page, jouant sur des timbres et des axes temporels larges, conférant très largement à donner de la cohérence à l'ensemble.

 



Gueule Maudite est un album cérébral, qui tire parti des ressources du studio mais aussi des contraintes et avantages de son format, il requiert des écoutes répétées pour infiltrer progressivement l'esprit de ses auditeurs, et en modeler certaines des inflexions de leurs face à face avec le monde. Principalement un projet studio jusque-là, Vol de Nuit est un bel exemple de ce que le rock peut encore apporter de frais. Il me tarde de découvrir en live quelle substance intime les réarrangements plus resserrés du duo parviennent à tirer de ces chansons qu'ils ont laissées suffisamment respirer pour que se sente à l'écoute les fantômes d'autres choix possibles qu'elles portent en elles. Et s'il est difficile de savoir encore où leur chemin les mènera, on peut leur faire confiance pour garder leur violence et leur oreille pour les mélodies infectieuses afin d'aller plus loin dans leur travail de sculpture du matériau sonore, tout en espérant qu'ils se libèrent encore davantage des contraintes formelles et de leurs propres règles pour lâcher prise et laisser s'exprimer l'aspect foutraque et désinhibé que Gueule Maudite porte en germe.


Méfiez-vous de Vol de Nuit. Pendant que les gens sommeillent ils pourraient trouver le temps de nous concocter un ovni en vue d'aller explorer de nouveaux confins plus secrets encore.  


 

http://voldenuit-music.com/




* The DPM Rating System
When we rate an album or concert etc we rate it on the "Huzzah!" system. A score can be between 1 and 3 huzzahs:
1 Huzzah! - The reviewer likes it. You should give it a listen!
2 Huzzah! - The reviewer recommends it - and is delighted it is part of his/her collection
3 Huzzah! - The reviewer strongly recommends it - and it has already entered heavy rotation on his/her personal playlists.

On rare occasions there may be a 0 Huzzah! review. The reasons will be explained in the article. On equally rare occasions you may even see a 4 Huzzah ... well explain that another time :)

We dont do negative reviews because we review what we like.



permalink: permalink -- Commentaires (0) -- tagged: • Vol de Nuit • Bashung • Eivind Aarset • Motorpsycho • Ulver • 10cc 
Rate this article: 0 0


RELATED POSTS



Votre nom*

Courriel*

Commentaires*
Balises HTML permises :<p> <u> <i> <b> <strong> <del> <code> <hr> <em> <ul> <li> <ol> <span> <div> <a> <img>

Code de vérification*
 
Commentaires, notes


TAGS


RECENT POSTS


RECENT COMMENTS


SEARCH


ADVERTISEMENT


ARCHIVE


ADVERTISEMENT


RSS


ADVERTISEMENT

Copyright © Dave's Place Music